Bain de lumière

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Vanity Fair n° 9 – mars 2014

Vivre au nord dans un atelier, une seule pièce ouverte sur le monde avec la sagesse érudite d’attendre que la luminosité traverse les grandes fenêtres et caresse d’une même intensité tous les objets pour offrir un bain de lumière égal et nécessaire au travail de l’artiste. Heureusement je ne cherche pas le soleil éblouissant et superfétatoire pour me réconforter à ses rayons dévastateurs, je dépose patiemment en hiver mes bûches dans l’âtre du vieux poêle Godin auprès duquel je me réchauffe les mains dont j’oublie le refroidissement, emporté par mon esprit en ébullition de créateur patenté.

Je considère la rue comme le prolongement de mon atelier, je sors sans me changer. Hier soir, alors que je me rendais Chez Marcel de Montparnasse pour diner, j’ai croisé Mathilde, elle poireautait en bas de chez elle, contrariée et triste de ne pas voir son galant arriver ; elle accepta mon invitation incongrue mais amicale de partager un plat du jour au restaurant, puis la fin de la bouteille de Côtes du Rhône à la maison. Je suis parti diner seul, je reviens accompagné. Mathilde est jolie, elle a froid, je lui propose un plaid. Au cours de notre agréable conversation elle demeure secrète et réservée mais jamais, et cette qualité me plait, elle ne se réfugie derrière un petit rire gêné et gênant – méchante manie des personnes indigentes. Je lui propose de la croquer nue, car j’ai envie de la découvrir d’avantage, elle n’esquive pas la question, se lève et commence à se déshabiller tout en se rapprochant du poêle. Son espièglerie intelligente et pratique me prend de court. Je la retiens amusé et désolé : non, non, pas maintenant ! Elle continue son geste désinvolte et volontaire. Je ne dessine et ne peins que le jour. Elle me suggère, dans un soupir, que nus nous pouvons aussi faire l’amour ! Mon atelier n’est pas une alcôve. Je m’en désole avec elle. Je la supplie d’avoir la patience d’attendre les prochains jours et de bien vouloir accepter mon antre comme un lieu de vie et de travail où je cultive l’obsession de sonder l’invisible. Avec ma peinture je veux donner corps aux esprits-volutes, aux pensées agitées et silencieuses de nos désirs et de nos peurs que génèrent les êtres et les choses prégnants. Avec mes toiles, comme la fumée révèle les faisceaux des projecteurs, je veux dévoiler les ondes qui nous rapprochent : l’invisible exige d’être partagé.

Elle me trouve bien sérieux pour un artiste…

Rue Barbey de Jouy

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Vanity Fair n° 8 – février 2014

Mauvais début de semaine, un appel de l’inspecteur Nestor D. insistant dès 7h30 du matin pour que je me rende avant la fin du jour à son commissariat. De quoi s’agit-il ? Les flics ont des idées préconçues sur ce qu’ils veulent vous entendre dire. Ils s’adressent à vous par ellipses insupportables qui vous culpabilisent d’entrée de jeux. Y-a-t-il une plainte contre moi ? Mon fixie (vélo urbain à pignon fixe) a-t-il été volé ? Il ne s’agit nullement de cela… L’inspecteur revêche insiste ; je résiste. Sans motif officiel je refuse de répondre à son invitation. Vous connaissez Mademoiselle Clara Arawah ? concède-t-il enfin. Bien sûr que je connais cette célèbre et toujours belle actrice. Je me cantonne à une banale et évanescente exclamation mais le trouble commence à m’envahir. Si je demeurais encore marqué par quelques plis de sommeil me voilà tendu comme un drap parfaitement repassé. L’inspecteur entend-il au bout du fil l’emballement de mon rythme cardiaque qui accompagne l’évocation du nom de Clara ? Je n’ai plus de ses nouvelles depuis dix ans mais je demeure sensible et attentif à sa carrière. Il ajoute sans vouloir paraitre narquois mais non sans une once de condescendance bien trempée qu’il serait bien que je passe le voir.

Seules la vocation ou la nécessité peuvent vous obliger à fréquenter les commissariats de police. Je n’ai ni l’une ni l’autre. Et pourtant je me rends intrigué et inquiet à la convocation lancée par l’inspecteur. Les présentations sont simples mais durent une éternité, un round d’observation pendant lequel il m’interroge du regard alors que je tente de paraitre à l’aise.

«Monsieur, nous avons retrouvé Clara Arawah morte cette nuit à son domicile de la rue Barbet de Jouy». La phrase est partie sans que je m’y attende, je me décompose sur le champ. Je bafouille. J’ai envie de l’étrangler. Pourquoi m’a-t-il fait venir pour m’annoncer cela ? Je suis perdu, incrédule ; j’envisageais un jour de revenir vers Clara, pour reparler de nous, de notre histoire d’amour quand nous avions vingt-cinq ans, quand sa célébrité m’amusait et me faisait rêver alors qu’elle glissait sans que je l’accepte, ou veuille le voir, de l’autre côté du miroir,  irrémédiablement grisée par les propositions mirobolantes et les euphorisants. En la quittant j’ai gagné en liberté mais perdu en candeur. Je suis là désabusé et dévasté face à ce flic sans forme, sans passé et sans avenir ; je suis dans le fond carrelé d’une piscine sans eau sans pouvoir atteindre les échelles de remontée. Je ne crie pas au-secours, je me noie.

Après avoir vérifié mon téléphone mobile l’inspecteur m’apprend que derrière l’appel masqué de samedi après-midi se cachait Clara ; ce fut son dernier appel. Sa folle vie m’avait détourné des histoires d’amour passionnées, l’annonce de sa mort me plonge dans un désarroi sans bornes mais je me maudis de n’avoir pas décroché samedi, fidèle à mon sacrosaint principe de ne jamais répondre aux appels non identifiés. Ce ratage me pulvérise dans un abime de culpabilité et de frustrations. Je m’étais habitué à la savoir à distance, douloureuse certes, mais avec sa présence dans l’actualité je gardais l’espoir de la retrouver un jour. Le plus difficile n’est pas de mourir mais de survivre ; l’insupportable demeure d’avoir manqué à jamais le dernier rendez-vous sans savoir s’il s’agissait ou pas d’une intention volontaire ou bien d’une avant-dernière maladresse. Je n’ai que le regret et l’incertitude pour me consoler.

Je n’ai pas su la garder auprès de moi, la sauver. Je suis un lâche, idéaliste et paresseux. Mon père avait raison quand il m’enjoignait de ne jamais tomber amoureux d’une actrice, ou sinon de lui offrir un beau mariage…

Parfum de femme

ELLE 3544_29nov13

ELLE n° 3544 – 29nov13

Au début du mois de novembre, j’étais parti rêver sur les pages du magazine ELLE…Je fus stoppé dans mon transport en tombant éberlué et déçu sur la chronique désenchantée et agressive du sieur Nicolas Bedos. Pas rancunier, remis de mes désapprobations exprimées lors d’un précédent billet, je décide, quatre semaines plus tard de feuilleter de nouveau le beau magazine féminin. Hélas, mille fois hélas ! Un prestigieux annonceur a trouvé opportun d’insérer une publicité odorante dans le numéro…Alors que je vous parle son parfum entêtant m’envahit encore le nez et, il me revient comme un cauchemar l’embarras dans lequel je me suis retrouvé à plusieurs reprises dans le passé aux contacts d’individus trop exagérément parfumés. Qui n’a pas croisé lors d’une réception mondaine une charmante personne un peu trop aspergée, et poliment, tant qu’il était debout, a joué des ronds de jambes diplomatiques pour fuir l’effluve agressif qui inhibait toutes ses attentions galantes ?

Ma dernière expérience malheureuse avec un parfum gênant s’est terminée par un piteux aveu de ma part à la charmante invitée qui me reprocha d’avoir été distant tout le temps du diner – comprenez seulement que je ne pus ni sentir le vin, ni l’odeur du petit lardon frit dans la salade de lentilles délicatement assaisonnée d’un délicieux vinaigre de cidre – . Elle a su garder ses distances depuis…

J’aime dans le parfum l’intention de séduction invisible. Je ferme les yeux et j’imagine un corps en caresses, ses mouvements en promesses. La femme est un souffle, elle abandonne volontiers dans le vent le souvenir de son parfum pour continuer à me captiver. Tout se joue dans la subtilité et le silence, c’est un jeu, c’est une danse. Dino Risi en 1974 réalisa Parfum de femme, quarante ans plus tard, je pense toujours et encore à son héroïne dont j’étais tombé éperdument amoureux : Agostina Belli. Elle demeure dans mes rêves l’ange merveilleux, l’essence féminine, mon éternel féminin. Brune capiteuse et joyeuse aux yeux clairs. J’aime la suggestion, pas l’outrance, la proposition discrète non l’imposition outrancière, la peau nue qui se laisse renifler avec tendresse, pincée de-ci de-là de quelques gouttes d’un parfum mutin sublimant l’activité du jour et les nuits câlines…

Rappel du titre de la chronique de N. Bedos : La France qui pue. A bon renifleur, salut !

Une illusion merveilleuse !

VA 4016 du 14nov13

VA – 14nov13

Dans le prolongement des lignes de dépit documentaire ouvertes sans limite aux bénéfices des lecteurs désabusés par la déliquescence de nos mœurs contemporaines, Denis Tillinac dans sa tribune inspirée de la semaine du 14 novembre dernier semblait sortir légèrement du champ de l’actualité pour parler du sport en général et de son commerce d’hier à aujourd’hui.

Grace à son exercice, il nous communiquait un souffle intelligent et positif qui dénonçait en particulier le sport-spectacle et son fric (sic) sans condamner ni sa pratique bien sûr, ni sa contemplation.

Au lendemain de la victoire incroyable des bleus le 19 novembre , je me réjouis avec mes garçons et me console en vous écrivant. La France, premier pays consommateur d’antidépresseur par habitant, vient de se trouver, dans l’illusion collective, une nouvelle drogue. Il aurait mieux fallu pour notre pays que son équipe nationale de football perde. Malgré le sursaut d’orgueil et de fierté qui a conduit à la victoire, c’est l’esprit ‘’flamby’’ qui va triompher.

Hélas l’équipe de France de football n’est plus le symbole d’un melting-pot Black-Blanc-Beur réussi mais la chimère d’un grand idéal utopique auquel nous essayons encore de croire. La victoire magnifique contre l’Ukraine va servir de paravent derrière lequel notre manque de courage collectif va se perfuser de molécules analgésiques. J’espérai avec une méchante défaite un électrochoc qui participerait au réveil de nos consciences que trop peu de politiques et de médias ont ni l’honnêteté, ni la clairvoyance ni le courage de provoquer.

Arrêtons avec la France Blague-Blanc-Leurre et retrouvons nos vraies couleurs sur le drapeau français ; nous savons gagner quand il le faut !

Vagabond pour l'instant