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LA MAISON D’ADÈLE

Vanity 36_juin16
Vanity Fair n° 36 – juin 2016

Notre histoire d’amour arrive à son sommet, les batifolages sont consommés, Adèle va bientôt me donner notre premier enfant. On ne veut pas savoir si ce sera un garçon ou une fille. Ce sera une surprise, un rebond imparable et attendu offert par la vie pour nous arracher un énième éclat de rire. Cette promesse de naissance nous rappelle à notre naïveté primitive et merveilleuse, celle de l’enfance. Elle m’éloigne aussi du corps de ma femme. Dans la solitude grandissante de ma future paternité je ressens le besoin de lui faire un signe. Je veux lui cacher mon désarroi et souligner mon attachement à l’histoire qui nous unit. Je cherche comment lui dire « je t’aime », mais refuse d’aller avec elle, et son ventre rond, pointer mon nez chez un joaillier pour lui offrir une bague sertie de pierres précieuses. Je ne veux pas d’un diamant éternel, plutôt un écrin pour notre amour et un nid pour notre futur enfant. Je souhaite la surprendre en lui offrant une maison.
Je vis dans un monde imaginé où la propriété résidentielle est l’exclusivité des femmes. Cette disposition idéale tend à contrebalancer la triste constatation que dès qu’une femme aime un homme, elle fabrique un infidèle (Yann MOIX). Si l’homme s’absente trop souvent du domicile conjugal, sa femme peut l’inviter prestement à retourner dormir chez sa mère !
Vouloir offrir à mon épouse la maison de ses rêves est une utopie furieuse. Au seuil de mon intention, je me rends compte de la difficulté de la tâche. J’ai plus de chance de la décevoir que de l’étonner. Je dénonce les truismes imbéciles et décourageants et m’obstine à mener à bien mon projet. La maison que je trouverai sera une version de la femme que j’aime. Je la lui offrirai comme un miroir au reflet éternel de sa beauté, pensai-je.
Nous fîmes un autre enfant avant de tomber par hasard, pendant des vacances, au détour d’une route de Provence, sur un ancien corps de ferme pour lequel Adèle eut un coup de cœur. Il y a dans chaque femme une esquisse de maisonnée, avec dans un recoin d’elle-même la maison de ses rêves. Sans son assentiment involontaire je n’aurai pas osé la lui offrir en cadeau.
Elle avait presque oublié l’endroit quand, un an plus tard nous allâmes nous y promener et que je lui remis les clés. Je crus deviner dans l’expression de sa joie et de son incrédulité le même visage que je fis quand je devins papa pour la première fois. Une extase statique et généreuse qui nous remplit d’aise.
Clin d’œil prémonitoire, nous avions nommé nos deux premiers enfants, Amandine et Olivier. Sa nouvelle propriété est située sur une colline couverte d’oliviers, d’amandiers, de vignes et de fleurs à parfum.

En regardant par les fenêtres de la maison d’Adèle, je vois d’autres prénoms se dessiner dans la campagne comme la promesse d’une belle aventure familiale.