Elisez-moi !

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Vanity Fair n° 38 – aout 2016

Mon père est la plus belle des ordures que le pays ait connue. Ma mère fut la plus grande des putes avant de le rencontrer. Je suis le fruit de cette magnifique union ; enfin, si j’en crois ma mère !

Ma vie a été une partie de cache-cache. Mon père a de tout temps subit des menaces, notamment sur moi ; dès ma naissance pour assurer ma sécurité, j’ai du disparaitre et changer de nom. Je ne porte pas celui de mes parents mais celui d’une ville d’Illinois – état de ma naissance. J’ai l’impression d’être un point sur une carte géographique. Je suis autant une destination touristique qu’un être humain. Un jardin secret en somme. Très vite ma charmante génitrice déclara ne plus vouloir d’enfant ; trop contraignant, trop compliqué, trop risqué… Pour son image de respectabilité mon père adopta officiellement, à grands renforts de communiqués, deux enfants qui firent aussi écran de protection pendant que je me la coulais douce en pensionnat et en résidence hôtelière où seule ma mère me rendait visite les week-ends. Malheureusement l’un deux fut kidnappé. Mes parents refusèrent de payer sa rançon. Mon faux frère fut exécuté. Malgré les soupçons qui pesèrent sur eux d’avoir été les vrais commanditaires de l’enlèvement, l’image de famille éprouvée et courageuse diffusée dans les médias leur fut très bénéfique. Ils demeuraient de parfaits salauds et le peuple les adulait.

Je pense avoir hérité de leurs qualités en laissant de côté leurs défauts. Pour l’essentiel, la beauté de ma mère, le sens des affaires de mon père, et des deux, leur indéboulonnable confiance en soi.

Ils portent l’opprobre en eux, moi la vertu. Je ne suis pas leur contraire, je suis la meilleure partie d’eux même. Dans le tirage au sort de la vie j’ai tiré le gros lot : j’ai reçu le meilleur et ignoré le pire. Je ne me sens pas du tout responsable de leurs méfaits. Chacun pour soi. Aucun enfant ne peut être jugé responsable du crime commis par ses parents. C’est donc sans état d’âmes que j’évolue gaiement dans la société, aussi désinvolte que téméraire, le sourire aux lèvres et la face joyeuse. J’avance dans la vie innocemment tel un être joyeux. Après de belles études et une réussite financière hors norme, par idéalisme, je caresse aujourd’hui le rêve immense et insensé non pas de faire mieux que mes parents mais d’inscrire mon faux nom dans l’histoire en briguant la fonction suprême de mon pays.

A l’électeur compétent je présente ma candidature.

Ah oui, j’oubliai de vous dire, « My name is Hillary ! ».

RENCONTRE AVEC UN MEUBLE

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Maison & Objet – Septembre 2016

Posez-moi la question : « Qu’aimes-tu faire dans la vie ? ». J’aime flâner, me sentir libre, voguer dans le vent et rebondir sur des sensations. J’essaye ensuite de partager les empreintes que les choses laissent sur moi. En pérégrinant dans les allées de cette édition de septembre 2016 je ne me suis pas senti concerné par les Espaces Tendances et les animations proposées. Ces constructions qui demandent beaucoup de talents et d’énergie à ceux qui les conçoivent et les érigent m’ont paru insipides, hors sujet, loin de mes préoccupations ; oublier la fin des vacances et accepter le retour aux affaires… Je me sens exclu, écrasé. La chaleur étouffante et la trop grande luminosité à certains endroits contribuent à me contrarier d’avantage. Mais au milieu de tant de bels objets je m’interdis cependant de renoncer à rencontrer l’émerveillement. Ma marche à pas réguliers cadence et motive mon envie de rencontres agréables.

Dans le hall 7 pratiquement au même endroit où, il y a un an, j’avais eu un coup de cœur pour la console barcelonaise esthétique et fonctionnelle Come In de NOMON, je passe distrait devant un stand coréen, avant de revenir sur mes pas interpellé par le garde-manger que je crois avoir aperçu. Il s’agit en fait d’un élégant coffre en bois dont les quatre côtés sont fermés par une trame élastique verticale qui ressemble de loin à un fin grillage. Telle une surpiqure sur une pièce en cuir, le passage du fil élastique apparaît sur le plateau supérieur. Ce détail de couture me surprend et me plait. Comme à ces jolies filles à qui je trouve précipité de dire ô combien je les trouve belles dès la première rencontre, je n’osai point manifester immédiatement mon intérêt à l’exposant. Obnubilé je revins trois jours plus tard pour mieux faire connaissance. Depuis, je suis toujours sous le charme de ce meuble à la fois intriguant et beau. Il se nomme Closet-Forest et se regarde en transparence. En tournant autour apparaît évident, et contradictoire par rapport à nos idées arrêtées, qu’il ne présente ni face avant, ni face arrière. Il est accessible de tous côtés. Simple et sophistiqué, il associe le dessin traditionnel de la maison coréenne à la modernité du fil élastique. Grâce à des petites encoches, disposées en périphérie sur l’étagère du milieu, il est possible de retenir l’élastique et ainsi de composer à sa guise, sur les façades, des figures géométriques.
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Ce meuble est une invitation à la caresse des yeux et des mains. Il génère aussi un dialogue silencieux empreint de malice et de sérénité. J’aimerai devenir son ami.

Villa Erotica

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Vanity Fair n° 37 – juillet 2016

Heureuse échappée à la banalité des jours : aller faire la fête dans la forêt de Chevreuse. L’esquisse du cabinet de piscine conçu en 1967 par Jacques Couëlle glissée dans l’enveloppe me rappelle le Palais Bulles de Pierre Cardin à Théoule-sur-Mer. En répondant au carton d’invitation se dessinait dans ma tête une envie de désir. Mon arrivée quelques semaines plus tard dans la propriété réanima ce penchant. Je fus immédiatement aspiré par le courant d’air circulant subrepticement dans la forêt où se révéla une maison improbable.

Villa Couëlle

Je fus immédiatement intrigué à la fois par le décolleté prometteur de la maitresse de maison que je vins poliment saluer et par la révélation des courbes de la construction qui se laissent deviner et découvrir inlassablement. La maison sait se faire oublier dans le paysage, elle en épouse les lignes – c’est son coté organique – elle se fait fantastiquement remarquer – son coté onirique – en interpellant nos sens. Quand on apprécie une maison, on se met dans la perspective notoire de l’acquérir. En fonction de ses prétentions et exigences personnelles, on se laisse flatter par l’apparence extérieure et on juge le confort intérieur. Cette villa se regarde de plusieurs façons que l’on soit dedans ou dehors. Mais on ne s’aperçoit pas y être entré, on ne se rend pas compte en ressortir. La nature des impressions ne change pas que l’on soit à l’intérieur ou à l’extérieur. C’est l’endroit qui vous habite tout entier – qui vous met à l’envers –. Il inverse les codes de lecture et les complète. Je ne visite plus un lieu, j’endosse un costume, je vis un personnage : ce soir je suis de sortie dans un surprenant lieu-dit  ‘’Roche Couloir’’. Je monte et descends les escaliers, croise James Bond en discussion avec Austin Powers, fais le tour de la piscine au bord de laquelle Bertrand Burgalat drague éhontément une Jane Fonda-Barbarella plus lascive que jamais. Je m’envole au-dessus de la canopée pour m’imaginer dans les bras de magnifiques créatures langoureusement couchées et opportunément dévêtues au bord du bassin. Cette maison m’habille, elle m’invite aussi à me mettre à poils ! Plus de fausses pudeurs, que des rondeurs bienveillantes et complices. Quel que soit mon point de vue, le paysage est partout, à l’intérieur de moi-même, à l’extérieur des autres. A peine mon regard posé dans une perspective, il file déjà ailleurs. Je suis seul, empli de plénitudes et de contradictions prêt à dégoupiller la machine à fantasmes.

Les surréalistes auraient adoré faire la fête ici. La discrète et tonitruante Villa Goupil serait devenu leur Rush Boudoir pour s’évader et rêver à hautes voix ; ils auraient chanté la déstructuration de la pensée et loué la caresse des courbes.

LA MAISON D’ADÈLE

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Vanity Fair n° 36 – juin 2016

Notre histoire d’amour arrive à son sommet, les batifolages sont consommés, Adèle va bientôt me donner notre premier enfant. On ne veut pas savoir si ce sera un garçon ou une fille. Ce sera une surprise, un rebond imparable et attendu offert par la vie pour nous arracher un énième éclat de rire. Cette promesse de naissance nous rappelle à notre naïveté primitive et merveilleuse, celle de l’enfance. Elle m’éloigne aussi du corps de ma femme. Dans la solitude grandissante de ma future paternité je ressens le besoin de lui faire un signe. Je veux lui cacher mon désarroi et souligner mon attachement à l’histoire qui nous unit. Je cherche comment lui dire « je t’aime », mais refuse d’aller avec elle, et son ventre rond, pointer mon nez chez un joaillier pour lui offrir une bague sertie de pierres précieuses. Je ne veux pas d’un diamant éternel, plutôt un écrin pour notre amour et un nid pour notre futur enfant. Je souhaite la surprendre en lui offrant une maison.
Je vis dans un monde imaginé où la propriété résidentielle est l’exclusivité des femmes. Cette disposition idéale tend à contrebalancer la triste constatation que dès qu’une femme aime un homme, elle fabrique un infidèle (Yann MOIX). Si l’homme s’absente trop souvent du domicile conjugal, sa femme peut l’inviter prestement à retourner dormir chez sa mère !
Vouloir offrir à mon épouse la maison de ses rêves est une utopie furieuse. Au seuil de mon intention, je me rends compte de la difficulté de la tâche. J’ai plus de chance de la décevoir que de l’étonner. Je dénonce les truismes imbéciles et décourageants et m’obstine à mener à bien mon projet. La maison que je trouverai sera une version de la femme que j’aime. Je la lui offrirai comme un miroir au reflet éternel de sa beauté, pensai-je.
Nous fîmes un autre enfant avant de tomber par hasard, pendant des vacances, au détour d’une route de Provence, sur un ancien corps de ferme pour lequel Adèle eut un coup de cœur. Il y a dans chaque femme une esquisse de maisonnée, avec dans un recoin d’elle-même la maison de ses rêves. Sans son assentiment involontaire je n’aurai pas osé la lui offrir en cadeau.
Elle avait presque oublié l’endroit quand, un an plus tard nous allâmes nous y promener et que je lui remis les clés. Je crus deviner dans l’expression de sa joie et de son incrédulité le même visage que je fis quand je devins papa pour la première fois. Une extase statique et généreuse qui nous remplit d’aise.
Clin d’œil prémonitoire, nous avions nommé nos deux premiers enfants, Amandine et Olivier. Sa nouvelle propriété est située sur une colline couverte d’oliviers, d’amandiers, de vignes et de fleurs à parfum.

En regardant par les fenêtres de la maison d’Adèle, je vois d’autres prénoms se dessiner dans la campagne comme la promesse d’une belle aventure familiale.

SAN FRANCISCO

Les deux faces d’un même récit
———— Version # 1 ————
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Vanity Fair n° 35 – mai 2016

Quand le nom de Dorothée von F. apparaît sur son écran avec l’invitation à rejoindre son groupe d’amis, Cornelius Angel s’étonne. Une vague impression de déjà vu saupoudrée d’un parfum d’indécence bouscule son esprit. Est-ce encore une énième approche éhontée d’une amazone du net disposée à vendre ses charmes sur le grand trottoir qu’est devenue la toile, ou la sollicitation décalée d’une ancienne amie ? Il se balade sur son mur et essaye d’identifier l’intruse.
Pas d’enfant, pas de mariage, Cornelius vit à Paris ; il a fait sien l’adage d’Albert Cossery : la conquête d’un empire ne vaut pas une heure passée à caresser la croupe d’une jolie fille assoupie sous la tente dans l’immobile désert.
Aussi se demande-t-il si la résurrection virtuelle dont il est le témoin n’est pas celle d’une de ses furtives rencontres d’autrefois, une caresse de la nuit envolée au petit matin qui revient à travers le temps jouer les ondes chinoises.
Derrière son écran-paravent il devine son profil lui tendre la main. Dorothée von Finckenstein habite San Francisco et vient passer une semaine à Paris, elle est curieuse de revoir Cornelius.
Au Jardin du Luxembourg, où ils se sont donnés rendez-vous, parmi les nymphes baladeuses il cherche à découvrir ce qu’il connaît par cœur : ces femmes toutes en légèreté, devenues parisiennes par destination, marchant habillées des regards qu’elles ne dédaignent pas mais qu’elles feignent d’ignorer ; Il leur porte un intérêt discret et passionné. Vient le moment où la silhouette de Dorothée se dessine à l’horizon. L’instant où tout bascule. Le passé, englouti par les distances et l’oubli, refait violemment surface. La réalité s’impose, le télescopage dérange Cornelius. Il choisi de se détourner de la trajectoire de Dorothée afin de l’éviter définitivement. Seuls les héritiers d’une même famille sont obligés de se rapprocher un jour après s’être ignorés prestement pendant de longues années. Il garde sa liberté d’action. Tenu devant l’évidence, il estime cette possibilité à voyager dans le temps peu salutaire pour son avenir imaginaire. Il tient à ne pas corrompre ses souvenirs. Il préfère l’empreinte éthérée des caresses passées à la promesse hasardeuse de nouvelles tendresses.

Quand deux êtres se retrouvent 30 ans après ils se rejoignent pour toujours ou se perdent à jamais…

LOS ANGELES

Les deux faces d’un même récit
———— Version # 2 ————
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Vanity Fair n° 35 – mai 2016

Quand le nom de Dorothée von F. apparaît sur son écran avec l’invitation à rejoindre son groupe d’amis, Cornelius Angel s’étonne. Une vague impression de déjà vu saupoudrée d’un parfum d’indécence bouscule son esprit. Est-ce encore une énième approche éhontée d’une amazone du net disposée à vendre ses charmes sur le grand trottoir qu’est devenue la toile, ou la sollicitation inspirée d’une ancienne amie ? Il se balade sur son mur et essaye d’identifier l’intruse.
Pas d’enfant, pas de mariage, Cornelius vit à Paris ; il a fait sien l’adage d’Albert Cossery : la conquête d’un empire ne vaut pas une heure passée à caresser la croupe d’une jolie fille assoupie sous la tente dans l’immobile désert.
Aussi se demande-t-il si la résurrection virtuelle dont il est le témoin n’est pas celle d’une de ses furtives rencontres d’autrefois, une caresse de la nuit envolée au petit matin qui revient à travers le temps jouer les ondes chinoises.
Derrière son écran-paravent il devine son profil lui tendre la main. Dorothée von Finckenstein productrice à Los Angeles vient passer une semaine à Paris, elle est curieuse de revoir Cornelius.
Au Jardin du Luxembourg, où ils se sont donnés rendez-vous, parmi les nymphes baladeuses il cherche à découvrir ce qu’il connaît par cœur : ces femmes toutes en légèreté, devenues parisiennes par destination, marchant habillées des regards qu’elles ne dédaignent pas mais qu’elles feignent d’ignorer ; Il leur porte un intérêt discret et passionné. Vient le moment où la silhouette de Dorothée se dessine à l’horizon. L’instant où trente années se télescopent pour prendre l’épaisseur d’une feuille de papier verticale sur laquelle ils vont tenter de coucher ensemble leurs nouvelles complicités horizontales. Dans leur conversation s’entremêlent souvenirs lointains et projets éminents. La belle a un aveu à lui faire. Il s’amuse de l’intrigue : Les choses graves ne peuvent-elles pas attendre ? Dorothée avoue lui avoir emprunté un poème qu’il lui avait envoyé quelques semaines après qu’ils se soient quittés, pour l’adapter et en faire une chanson à succès. Elle est extrêmement gênée et inquiète de la réaction de Cornelius . Lui rigole : Tu traverses l’Atlantique et reviens trente ans après pour me dire cela ? Tu travailles dans l’industrie, (et la vente) du rêve, je suis un rêveur ; un artisan du rêve. Allons au Bar Joyeux trinquer aux succès des uns, aux talents des autres, et surtout aux sourires des anges !

Lettre à ma fille amoureuse

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Vanity Fair n° 34 – avril 2016

Adélaïde, ma fille, je suis le père le plus heureux du monde. Avec toi et tes deux frères, je savoure chaque jour l’amour qui nous transporte de génération en génération, régénère et entretient notre instinct de vivre. Le terrien n’aime d’Amour que ses parents et ses enfants, parfois le Bon Dieu – mais je n’ai, hélas, pas cette grâce ; le reste est du domaine du désir sexuel et de l’attachement, non de l’Amour avec un grand ‘’A’’ !
C’est pourtant ce reliquat, ces amours avec un petit ‘’a’’, qui vont occuper le plus clair de ton temps. Tu oublieras l’acquis pour partir vers d’autres préoccupations amoureuses. Et tu auras raison. Nous l’avons tous fait. Ce mouvement vers les autres ne doit pas être négligé, tu dois le cultiver et l’entretenir avec force et inspiration. L’être humain ne peut pas vivre sans aventures affectives et douceurs charnelles. Tu apprécieras le temps qui passe et apprendras à peaufiner le calendrier de tes rencontres.
Ta mère t’a donné la vie. Pas moi ! Je suis ton papa d’âme.
Tu es ma fille unique. Je te souhaite de devenir une femme heureuse et épanouie. Je m’inquiète de ton bonheur. Cette inquiétude n’est pas un souci pour moi, c’est un souffle, une force, une inspiration à aimer la vie davantage chaque jour. Je veux t’aider à trouver ta place dans le monde. Je ne sais pas si le Prince Charmant existe, je ne te le promets pas ! Avec l’éducation et la sensibilité que nous partageons, je suis assuré que tu sauras faire venir à toi des garçons galants et délicats ayant le sens de la pudeur et que tu sauras éviter les goujats et autres prédateurs. Je veux que tu sois bien dans ta peau et t’invite à mener ta vie comme tu l’entends. Le jour où tu m’annonceras tes fiançailles je t’emmènerai découvrir la passerelle du château du roi Arthur en Cornouailles. Comme deux mains tendues au-dessus du vide les deux porte-à-faux indépendants de l’ouvrage se rejoignent au milieu sans se toucher, ou presque…
Passerelle Tintagel 2Je crois en la différence et dans la complémentarité des êtres. Je crois en la tendresse créative et dans l’infini beauté des amoureux, je crois en toi.

La seule chose que je te demande, oh ma fille, est de ne jamais tomber amoureuse d’un producteur hollywoodien !

TATOUAGE

La mode est faite pour bouger. Elle est versatile, éphémère, primesautière ; elle habille et déshabille l’humeur du jour. Elle accompagne les mouvements de société, parfois elle les anticipe, dans les plus heureux des cas, elle les influence. Elle dénonce aussi les excès bien qu’elle en fasse son lit de temps en temps. Le monde de la mode est la pire et la meilleure des choses, des talents à la créativité inouïe, des savoir-faire merveilleux et rares, mais hélas elle a une propension à se prendre très au sérieux. Ceux, créateurs comme clients, qui ont compris que ce n’était qu’un jeu sont les plus heureux du monde, les autres de malheureuses victimes.

Tatouage lingerie

Le tatouage est un phénomène de mode destiné à rester sur la peau. Le chemin que chacun emprunte pour arriver jusqu’à l’inscription sur soi est de l’ordre de l’intime, du combat intérieur entre la nécessaire discrétion, le besoin d’expression et la volonté d’exister aujourd’hui et demain, dans le présent et l’au-delà. On considère alors son corps comme une plaque ante-mortem, un livre ouvert sur une déclaration plus ou moins discrète que l’on a curieusement envie de proposer à tous. J’entrevois une charge érotique patente à souffrir pour recevoir un dessin graver dans sa chair et au fur et à mesure que la douleur s’estompe monte le désir, comme une récompense, que le plus doux des regards vienne se poser sur soi. Et alors de recommencer pour un nouveau tatouage, une nouvelle flagellation… Un Petit Prince sur le cœur, une salamandre sur l’épaule, une étoile à la cheville, un Mickey sur la fesse, une rose des vents dans le cou, une ancre marine sur le biceps…Tracer sa vie avec un sang d’encre, est-ce le penchant à une mauvaise habitude ? Prendre sa peau pour une page blanche, en finir avec les ressemblances, marquer sa différence. A fleur de peau dessiner un bouquet de roses. Avec des nouvelles lignes de vie redonner au corps de sa naissance de belles espérances. Corps silencieux, territoire de combat, de conquête, de libération, mais sans mots, sans âme, je veux lui dessiner un destin : un dessein d’envie, d’amour et de postérité enfin. Ces dessins sur mon corps, peut-être les maux de mon cœur – des rictus de douleur pour des clins d’œil de douceur. Entre les pores de ma peau je jette l’encre nécessaire comme autant d’hypothèses à des envies que je ne maitrise pas complétement. Le tatouage participera à l’économie de mon corps non à son commerce. Malgré tous mes rêves d’éternité il disparaitra hélas avec mon dernier souffle.

TATTOO YOU

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Vanity Fair n° 33 – mars 2016

La mode est faite pour bouger. Elle est versatile, éphémère, primesautière ; elle habille et déshabille l’humeur du jour. Elle accompagne les mouvements de société, parfois elle les anticipe, dans les plus heureux des cas, elle les influence. Elle dénonce aussi les excès bien qu’elle en fasse son lit de temps en temps. Le monde de la mode est la pire et la meilleure des choses, des talents à la créativité inouïe, des savoir-faire merveilleux et rares, mais hélas elle a une propension à se prendre très au sérieux. Ceux, créateurs comme clients, qui ont compris que ce n’était qu’un jeu sont les plus heureux du monde, les autres de malheureuses victimes.

Le tatouage est un phénomène de mode destiné à rester sur la peau. Le chemin que chacun emprunte pour arriver jusqu’à l’inscription sur soi est de l’ordre de l’intime, du combat intérieur entre la nécessaire discrétion, le besoin d’expression et la volonté d’exister aujourd’hui et demain, dans le présent et l’au-delà. On considère alors son corps comme une plaque ante-mortem, un livre ouvert sur une déclaration plus ou moins discrète que l’on a curieusement envie de proposer à tous. J’entrevois une charge érotique patente à souffrir pour recevoir un dessin graver dans sa chair et au fur et à mesure que la douleur s’estompe monte le désir, comme une récompense, que le plus doux des regards vienne se poser sur soi. Et alors de recommencer pour un nouveau tatouage, une nouvelle flagellation… Un Petit Prince sur le cœur, une salamandre sur l’épaule, une étoile à la cheville, un Mickey sur la fesse, une rose des vents dans le cou, une ancre marine sur le biceps…Tracer sa vie avec un sang d’encre, est-ce le penchant à une mauvaise habitude ? Prendre sa peau pour une page blanche, en finir avec les ressemblances, marquer sa différence. A fleur de peau dessiner un bouquet de roses. Avec des nouvelles lignes de vie redonner au corps de sa naissance de belles espérances. Corps silencieux, territoire de combat, de conquête, de libération, mais sans mots, sans âme, je veux lui dessiner un destin : un dessein d’envie, d’amour et de postérité enfin. Ces dessins sur mon corps, peut-être les maux de mon cœur – des rictus de douleur pour des clins d’œil de douceur. Entre les pores de ma peau je jette l’encre nécessaire comme autant d’hypothèses à des envies que je ne maitrise pas complétement. Le tatouage participera à l’économie de mon corps non à son commerce. Malgré tous mes rêves d’éternité il disparaitra hélas avec mon dernier souffle.

TCHIN-TCHIN BROTHERS

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Vanity Fair n° 32 – février 2016

Avant de se diriger vers le bar du Raphaël, Paul trépigne devant l’entrée de l’hôtel ; il guette l’arrivée de son frère Xavier qui comme d’habitude se fait attendre – cela fait 70 ans que ça dure ! Il bavardait avec le chasseur du palace quand il aperçoit la limousine de son aîné avancer silencieusement vers eux ; écartant le voiturier il monte à bord et dirige son frère jusqu’à la place qu’il a bloquée avec sa propre voiture – une luxueuse sportive de marque italienne.

Ils sortent d’un rendez-vous chez le notaire à propos de la succession de leur père, et ils veulent se retrouver dans un endroit tranquille afin de faire un point sur leur situation familiale. Sauf à lire leurs états civils, rien n’attesterait de leur filiation. Les deux frères ne se ressemblent pas. Le puîné est nerveux et sec tandis que l’aîné est jovial et enrobé. Paul est toujours pressé. Il a embrassé très tôt le succès en devenant l’impresario et producteur d’une star de la chanson française. Xavier a toujours pris son temps en développant son commerce de cordonnerie et en acquérant au fur et à mesure les emplacements où il installait ses boutiques. Après près de cinquante ans de vie active, ils sont arrivés tous les deux à un même niveau de fortune.

Assis dans le velours rouge des fauteuils d’un autre temps de ce bar sans âge (1925), l’un face à l’autre, ils sirotent leur boisson alcoolisée favorite et croisent leurs vies. Lequel des deux a eu le plus beau parcours ? Celui qui est parti sur les chapeaux de roues et n’a cessé de côtoyer les sommets, quitte à s’épuiser parfois et à toujours rebondir, ou bien le paisible et laborieux boutiquier qui égraina les heures de travail avec le sentiment du travail bien fait et sereinement accompli ? Ils ne vont pas se battre pour savoir lequel des deux a le mieux conduit sa vie ; leurs amours cabossées, leurs enfants envolés, leurs comptes en banque bien dotés… Ils ouvrent pour la première fois leurs ‘’coffres-fors-intérieurs’’ et s’interrogent sur la meilleure façon, non pas de transmettre à leurs enfants leur patrimoine financier mais la part, qu’ils tentent de cerner, de leur réussite humaine. On peut disserter indéfiniment sur le bonheur de vivre, mais ils ne vont pas réussir en une soirée à faire le tour de la question. Le bonheur ne se décrète pas, il ne se transmet pas en héritage non plus. Subissant avec âpreté le vide que laisse leur père mort, ils font le serment mutuel de combler la distance que les mouvements égoïstes et non réfléchis de leurs vies ont généré entre eux, leurs enfants et petits enfants. Ce soir ils ressentent le besoin de revitaliser leur tissu familial en passant du temps ensemble – tout simplement ! Ce qu’ils veulent valoriser c’est le vivant, pas la mort.

Une fois la réanimation de leur existence réalisée, ils se disent qu’ils pourront mourir heureux.

Tchin-tchin Brothers !

Vagabond pour l'instant